Le jour de l'enterrement de mon père

Publié le par Janick Lebon

Le jour de l’enterrement de mon père

(Le récit de Claudette : Suite de « La mort de mon père »)

 

 

Photo : La rue « René Michel » : à l’époque, toutes les constructions étaient en bois ; la maison de mon père se trouvait à l’intersection, sur le coin droit là où est garée une voiture blanche.

Nous voilà au Port. La voiture s’arrête devant le vieux portail en bois, de la rue « René Michel ». On descend d’abord Nicol, en le prenant dans les bras. Puis, chacun à son tour, on sortait de la voiture. Maman arriva tout à coup en criant, en pleurant :  « Mes enfants, vous n’avez plus de papa.  Oscar est mort ! Sans comprendre ! Vite ! Je n’ai rien pu faire. Quand le médecin est arrivé, il rendait le dernier souffle ! » Nous avons été conduits auprès de papa, « installé » dans une grande pièce. C’était le salon de la maison.

Comment ai-je vu cette salle mortuaire ?

Une salle sombre, lugubre, vide, surtout vide de meubles ! Je garde vraiment en mémoire cette salle vide : sans bans, avec peu de gens, et la présence de quelques voisins. Ces quelques personnes s’apitoyaient sur nous, les enfants d’Oscar : « Pauvres enfants ! », que vont-ils devenir ?

Surtout, j’ai été, nous avons été frappés, par le visage devenu tout noir de mon père.

            Et puis (c’est encore le coup d’œil de Claudette), il y avait ces deux enfants (Janick et Benjamin) qui étaient dans le tableau. Mais pourquoi les avait-on laissés dans la salle mortuaire ?

            Je m’en souviens bien. Mon Dieu ! Qu’ils étaient petits ! Le dernier pleurait ; il voulait être pris dans les bras : on avait fini par comprendre qu’il avait faim. On lui donna du lait et il se calma. L’autre, impassible, était l’unique personne à tenir compagnie à mon père. Il jouait par terre autour du « corps exposé » à faire rouler un objet. Et là, à ne se rendre compte de rien. Il ne parlait pas, restait seul et ne semblait ne pas faire partie de cette triste aventure.

            L’arrivée de la famille LEBON (les autres branches de la famille), principalement représentée par les tantes Hélène et Thérèse, ne passa pas inaperçue.

            Elles sont arrivées comme des « bombes », ne voulant pas y croire, cherchant à en savoir plus. « Ce n’est pas possible ! Paule ! lançait Thérèse. Nous sommes fin mars, Oscar (mon père) devait avoir un nouveau travail début avril. Quelqu’un d’autre était en compétition avec lui, mais c’est lui qui a eu le poste. Et il meurt fin mars, sans avoir été malade ! » Pour tante Hélène, cette mort n’était pas naturelle, et s’adressant à maman : « Paule, demandons une autopsie : Oscar est devenu tout noir ! ». Non ! répondit maman. « Je ne veux pas d’autopsie ; le médecin a dit que c’était une embolie ». Aujourd’hui, je pencherai plus pour une rupture d’anévrisme ; c’est dans ce cas-là que le sang monte à la tête et la noircit.

            La mort de papa coïncidait avec une période difficile de sa vie : dette pour la maison envers d’autres membres de la famille LEBON (il avait racheté la maison familiale) ; faillite dans son travail, difficultés financières en général. Toute la famille, envers et contre tout, accepta la décision de maman.

            Pour avoir une idée de la situation financière de mes parents en cette période, il faut parler du repas en ce jour mémorable. C’est que nous étions sur place depuis hier au soir sans avoir beaucoup mangé. Nous avions faim…et il n’y avait pas un sou pour acheter à manger. Nénène Nana avait déjà raclé les restes de riz, de grains et de conserves de la veille. Maman n’avait pas d’argent, même pas d’argent pour enterrer mon père. D’où la réaction de Marraine France : « Ça, c’est bien Paule ». Sans doute voulait-elle souligner une certaine imprévoyance. Et elle alla chercher à la boutique de quoi nous faire cuire à manger. Nénène Nana nous prépara un déjeuner.

            Quand une chaîne de solidarité se met en place…En allant jusqu’à chercher un travail pour Rudy.

            En fin de matinée, l’enterrement se préparait. Les familles Laporte, Legarnisson du Bois de Nèfles firent leur apparition pour une visite de condoléances. Je me souviens aussi de la visite d’un Monsieur, que maman, par son attitude, considérait comme quelqu’un de très bien, et qui à mon avis devait être le Chef de service de papa. Il était extrêmement gentil et demanda à maman si elle voulait prendre « la place » de papa au bureau. Cette nouvelle fonction que papa aurait eu au 1e avril, il l’offrait à maman, en insistant : « Elle vous revient ! Je vous la donne ! De toute façon, vous en avez besoin pour élever vos enfants ». Maman remercia, regretta, et refusa en lui disant que son peu d’instruction ne lui permettait pas d’assurer une telle fonction. « Alors, mettons votre fille aînée à la place ! » Monsieur, lui dit maman : « Ma fille aînée a 14-15 ans. Elle va encore à l’école ; ce serait briser son avenir que de l’obliger à travailler à cet âge. Elle est trop jeune pour assurer ce travail ». Déçu ce Monsieur ? Il était déçu ! Il donnait l’impression d’avoir su apprécier mon père et lui avait vraiment accordé sa confiance.

Et des voix se firent entendre autour d’un mot : « Partage ».

Les conversations allaient bon train. Maman pleurait sans cesse ; elle était complètement perdue et son état sur le moment ne lui permettait pas d’envisager aucun avenir, même immédiat. Quant à moi, je n’arrêtais pas d’entrer et de sortir de toutes les pièces de cette grande maison. Je regardais les meubles, le parquet (alors qu’au Bois de Nèfles, notre salle à manger était en terre battue). Il y en avait : volets de bois et fenêtres vitrées, mais je retombais toujours sur cette salle mortuaire vide, sombre, avec papa tout seul dedans ! Et ce petit garçon ! C’était mon petit frère. Je ne comprenais pas. Cette situation de solitude me gênait, me perturbait.

Puis des bruits de voix me parvinrent tout à coup : « Il faut les « partager » ! Il n’y a pas d’autre solution ». Mais partager quoi ? Qui ? Tante Hélène de dire : « J’en prendrai une fille » ; et tante Thérèse d’ajouter : « Moi, l’autre ! ». Maman intervint alors : « On ne partage pas mes enfants. Je les garde tous ». Marraine France (la sœur de ma mère, la voix de la famille Chamand) donna alors calmement et fermement son point de vue, comme si c’était la décision finale et que la discussion devait s’arrêter : « Paule et les enfants vont remonter au Bois de Nèfles ; on se débrouillera ». Il faut comprendre aussi que quatre des six enfants vivaient déjà continuellement au Bois de Nèfles, dans les hauts de Saint-Paul, dans un autre cadre : à la campagne, ils étaient élevés par une tante couturière et deux oncles petits colons dans l’agriculture.

De toute façon, il faillait vendre la maison du Port pour rembourser les dettes, pour la maison et autres affaires.

Le bilan de ces échanges : les autres branches de la famille LEBON laissèrent alors voir leur mécontentement. Elles se sentaient lésées. Non seulement elles avaient perdu leur frère, mais elles ne pouvaient rien faire pour leurs neveux et nièces qui se trouvaient en situation plus que difficile. La famille Chamand avait imposé son point de vue et tout fut décidé définitivement. Un froid s’installa entre les deux « camps » et nous nous perdîmes de vue pour quelques années.

Mon père était encore jeune, et la famille vivait avec peine ; il n’était venu à l’esprit de personne qu’il fallait mettre un peu d’argent de côté pour un enterrement. D’où les difficultés rencontrées.

Le cercueil avait été commandé. La journée s’achevait. Il fallait trouver de l’argent pour le payer. À un moment, je vis arriver un homme portant un rouleau de billets. Il appela maman dans la chambre, je les ai suivis. Il lui remit l’argent, en lui disant : « De la part des collègues, pour payer l’enterrement. C’est une avance. Nous faisons une quête plus importante pour vous permettre de « voir clair » en attendant. Maman le remercia. Après son départ, elle compta les billets et mis l’argent sous clé dans l’armoire. Elle s’en servit pour payer le cercueil, l’enterrement, et ramassa le surplus.

Un moment crucial que la mise en bière.

Un seul souvenir : j’ai embrassé mon père dans son cercueil. Les gens arrivaient de partout. J’étais un peu perdue après une mauvaise nuit. Nous les enfants étions quelque peu « éparpillés ». Mes deux petits frères étaient dans la foule. Ils me paraissaient étrangers ; je les reconnaissais bien sûr, mais je ne les sentais pas comme étant totalement des miens. La raison est simple : les quatre premiers enfants LEBON vivaient déjà au Bois de Nèfles chez les CHAMAND ; les deux derniers étaient au Port avec maman et papa.

La maison était remplie de gens. Le départ de l’enterrement s’annonçait. J’étais habillée de ma belle robe blanche, assise sur le coin du lit. J’attendais le départ pour l’église. Et je m’y suis endormie. Tout à coup un bruit me réveilla, puis un grand et étrange silence. La maison était vide ! Plus de gens ! Tout le monde était parti. On m’avait oubliée sur le lit ! Endormie ! Je me suis mise à pleurer pour la première fois, parce que j’avais raté l’enterrement, j’avais raté le départ de papa. Nénène Nana était là, et vint aussitôt me consoler et trouva quelqu’un (Qui, je ne sais pas !) pour m’emmener au cimetière.

J’arrivais juste à temps pour voir descendre le cercueil de mon père dans la fosse. Ce fut la dernière image que je garde de lui.

Au cimetière, il y avait beaucoup de gens, mais je n’ai gardé en mémoire que ma mère : toute de noir vêtue, portant un chapeau noir et un voile noir qui lui cachait le visage. Je n’ai pas vu au cimetière ni mes deux petits frères ni les autres du Bois de Nèfles.

Nous sommes remontés au Bois de Nèfles : Quand ? Comment ? Aucun souvenir. La fatigue, beaucoup de fatigue, je m’en souviens ! Dormir ! Je ne pensais qu’à dormir ! Le sommeil a effacé le retour à la « Ravine Bassins ». J’avais alors 12 ans.

Suite au prochain article dans cette catégorie : « Le déménagement ».

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Publié dans Mon enfance

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