La mort de mon père: La nouvelle tombe...

Publié le par Janick Lebon

La mort de mon père : La nouvelle tombe…
 
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Photo : Nous ne sommes pas à Chicago dans les années trente mais à la Réunion dans les années cinquante. De gauche à droite : Félix Chamand, mon oncle ; Oscar Lebon, mon père ; et deux autres amis de mon oncle.
Tout d’abord un petit texte pour éclairer chaque article de cette catégorie.
Dans cette nouvelle catégorie, je vais vous parler de mon enfance, de mes premières années vécues dans une famille nombreuse (nous étions six, je suis l’avant dernier), écartelée dans un premier temps entre la ville du Port et un village dans les hauts de Saint-Paul, Bois de Nèfles Saint-Paul, et réunie à la mort de mon père dans ce village où habitait la famille de ma mère.
L’explication est simple : à la sortie de la guerre, la Réunion était encore une colonie, et c’est la misère qui prédominait partout. Seule une petite minorité de gros propriétaires pouvait prétendre à une vie à peu près décente. Et les premières années de la départementalisation ont été particulièrement dures dans toutes les familles car les jeunes en quittant la campagne pour s’installer dans des villes où ils pouvaient espérer dénicher un emploi et donner une autre dimension à la vie de leurs familles se lançaient alors dans une grande aventure.
Donc, les deux derniers enfants vivaient au Port avec leurs parents, et les quatre premiers à la campagne. Les parents de ma mère, une tante (couturière) et deux oncles (des petits colons agriculteurs), malgré leurs pauvres moyens, essayaient d’aider mon père et ma mère, qui avaient des difficultés à faire vivre toute la famille ensemble, en ville.
C’est dans ce contexte que la mort de mon père est survenue, à 41 ans, en 1953 (j’avais donc 5ans) ; et elle a eu pour conséquence la réunion des six enfants à la campagne.
En toute honnêteté, dans tous les textes de cette catégorie, je m’appuie sur le récit que m’a fait ma sœur Claudette, la cadette de la famille, qui malheureusement nous a quittés ; bien entendu, j’utilise aussi ce que ma mémoire a pu capter ici ou là en grandissant.
Ma sœur en faisant ce récit m’a fait un cadeau, car elle avait compris que ces déchirements dans ma famille m’avaient touché profondément et continuaient à me travailler l’esprit. Et l’explication est encore simple ici : J’étais trop jeune à l’époque pour tout saisir, tout comprendre, mais suffisamment conscient (mon jeune frère, le benjamin de la famille était trop petit pour s’interroger sur la situation) pour sentir que la souffrance des grands ne créait pas pour moi un monde de sécurité. Je n’étais pas suffisamment grand pour faire la part des choses, pour mieux saisir la réalité, et d’une certaine façon pour entrer en résistance, pour me fabriquer une carapace comme l’ont fait mes aînés. Eux qui vivaient à la campagne s’étaient déjà accrochés à une ligne de conduite : réussir à l’école pour s’en sortir.
Aujourd’hui, je dois encore apprendre à regarder ces moments difficiles de ma vie, pour mieux les intégrer, pour mieux me stabiliser.
Finalement, dans notre famille, c’est l’école de la République qui a sauvé les quatre premiers, et l’armée (encore la République) les deux derniers.
 
Il faisait sombre, la nuit arrivait tout doucement ! C’était l’heure du dîner. Nous n’avions pas d’électricité. Il fallait donc dîner et se laver avant la nuit.
Nous étions tous à table (Georges, Nicol, Rudy, Miguy (une cousine) et moi (Claudette)). Tonton Yves n’était pas rentré. C’était au mois de mars, la veille du dimanche des Rameaux. Marraine France (notre tante) nous servait ce soir-là une soupe de riz et d’os de bœuf, ces gros os de bœuf contenant de la moelle et un peu de viande dessus. À la lueur déjà bien faible du jour que l’on pouvait voir par la petite de la petite fenêtre de la salle à manger en terre battue, une ombre passa tout à coup ; Marraine qui y faisait face nous dit : « C’est Renée ; à cette heure-ci ! il est arrivé quelque chose ! ». Marraine Renée – du moment que c’était la marraine de l’un des enfants, tous les autres l’appelaient aussi Marraine) apparut dans l’encadrement de la porte et sans même vouloir entrer dans la pièce dit : « Paule (ma mère) a téléphoné chez Léon (Le commerçant chinois qui était le seul dans le coin à avoir un téléphone) : Oscar est mort ; il faut faire descendre les enfants.
Mon Dieu dit alors Marraine France, qui ajouta : « Il fallait s’y attendre ! Il s’est passé quelque chose sur les quais ! ». Papa travaillait en effet sur les quais du port de la Pointe des galets. Non ! répondit Marraine Renée, « La mort a été subite ! ».
Comment faire, dit Marraine France, il fait nuit ! Il n’y a plus de transport ! Elles se mirent toutes les deux à réfléchir. Marraine France eut une idée : « Si on allait voir Maxime Odon. Il aimait bien Oscar, il ne refusera pas ».
Il nous arrivait en effet de descendre au Port chez nos Parents, dans la voiture de Maxime Odon, qui était le copain de papa et aussi le parrain de Georges. Les Odon et nos parents se fréquentaient, sans être pour autant du même niveau social. Les premiers avaient des biens ; nous, nous étions dans la catégorie des pauvres.
Ce fut un dîner interrompu, le moins qu’on puisse dire.
Nous en sommes restés tous là ! Sans réaction. La soupe dans les assiettes, les cuillers sur la table. Pas mot, pas une larme, pas un cri. Marraine Renée partie, Marraine France nous donna le signal de nous lever et de nous préparer à partir.
Ce fut ensuite les préparatifs pour le voyage au Port.
Se posa tout à coup le problème de Nicol, qui ne marchait pas ; il arrivait à peine de l’hôpital : fracture de la jambe. Je le revois : petit, frêle, muet.
« Eh bien ! », dit Marraine France, « on le portera ». Qui s’en est chargé ?
Je ne sais pas ! Nicol seul doit s’en souvenir. Nicol, consulté : je marchais déjà, difficilement, mais je marchais ! D’ailleurs, je me souviens que le lendemain de l’enterrement j’étais dans la cour de récréation quand le directeur, M. Solesse, passa près de moi en me disant un bonjour accentué ; je me suis dit alors qu’il devait bien connaître mon père puisque la veille je l’avais vu s’incliner sur sa dépouille. Toujours est-il que Nicol était de la « bande » à s’engouffrer dans la voiture noire (laquelle ?) de Maxime Odon, arrêtée devant le portail.
Ah ! la robe neuve de Claudette !
Nous avions pris quelques vêtements. Je me souviens (J’entends encore Claudette qui raconte) d’avoir été contente d’emmener ma première robe neuve ; robe blanche plissée que j’avais étendue sur la « causeuse » du salon pour être prête pour la messe du dimanche des Rameaux. Je ne pense pas avoir eu vraiment de robe neuve avant, je mettais le plus souvent celles de Rudy, ma sœur aînée, quand elle étaient devenues trop serrées pour elle.
Puis ce fut le départ.
Nous voilà en route avec Marraine France. J’avais l’impression, et nous le donnions tous, de nous rendre à un évènement qui ne nous concernait peu, nous les enfants.
Enfin, l’arrivée à la maison de papa.
Suite au prochain article dans cette catégorie : « Le jour de l’enterrement de mon père ».
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Publié dans Mon enfance

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